Narcisse à l’envers



Un solo de et par Doris Vuilleumier

historique :

Depuis 1982, Doris Vuilleumier a consacré une grande partie de sa recherche à la forme solo ; là où la chorégraphe et l’interprète interagissent dans une prise de risque où la danseuse doit être à la hauteur de sa chorégraphie et réciproquement. Cela lui a permis d’explorer des contrées du corps en mouvement qu’aucun vocable ne peut définir : de soi à soi il n’est plus nécessaire de mettre en mots. Le défi pour Doris Vuilleumier consiste à retrouver la complétude, la jouissance simple d’un mouvement sans contrainte ; un travail qui demande expérience, patience et rigueur.

le titre et le thème général :


Narcisse:

Traditionnellement on partage les danseurs en deux catégories.

Les premiers, motivés par la perfection et l’idéalisation du geste sont reliés au mythe de Narcisse : Narcisse qui incapable d’aimer est condamné à tomber amoureux de la première personne dont il croisera le regard. En se regardant dans le reflet de l’eau d’un étang, il devient prisonnier de sa propre image et meurt.

Les seconds, motivés par un élan irrépressible de se lancer en avant, de sauter sans jamais retomber sur le sol, sont reliés au mythe d’Icare : Icare qui se colle des ailes sur le dos avec de la cire, réussissant ainsi à voler. Trop heureux de son succès, il monte, monte et s’approche du soleil, la cire fond, il tombe et meurt.

à l’envers: ici Narcisse tombe dans l’eau et regarde le ciel à travers la surface de l’eau

Il n’est pas au-dessus de l’eau en train de se mirer dans le miroir formé par la surface de l’eau, miroir qui ne lui renvoie qu’une image figée de lui-même, une image sans mouvement. Il est dans l’eau, porté par celle-ci, il se sent libre et se meut sans la contrainte de la pesanteur.

La surface de l’eau ne reflète pas son image, mais lui donne une autre vision du ciel au-dessus de lui, un but à atteindre, une vision du monde dans laquelle il va rejaillir.

Sous l’eau Narcisse flotte comme s’il volait.

L’immersion et la sensation d’apesanteur qui en découle réconcilient les mythes de Narcisse et d’Icare, mythes qui au départ et dans la contexte de la danse, semblent se contredire.


Dans ce spectacle Doris Vuilleumier a choisi de représenter le miroir d’Icare par la projection d’images vidéo en fond de scène. Il s’en suit non pas un rapport figé comme avec un miroir, mais un dialogue entre les images du corps dansant filmé et du corps dansant en direct. Ces images permettent aussi de montrer le mouvement d’un autre point de vue que celui du spectateur et dans d’autres contextes que celui de la scène de théâtre. Elles permettent de retourner les choses, de montrer la danseuse la tête en bas….


Donc tout naturellement la thématique de l’eau, de l’apesanteur, du retournement a ramené la chorégraphe vers un vécu oublié et à réinventer : la vie du fœtus dans le liquide amniotique.

La voilà donc en pleine régression, à la chasse des sensations du fœtus. Dans le ventre de sa mère, le bébé vit la tête en bas : en apesanteur, dans une parfaite fluidité du geste, dans une totale liberté comme plus jamais ce ne sera le cas après son arrivée sur terre, dans le monde de la gravité.

Narcisse à l’envers raconte la vie imaginaire d’un fœtus dans le ventre de sa mère, son arrivée sur terre, son apprentissage patient du mouvement.

Pour un enfant le chemin ne dure que quelques mois, par contre pour une danseuse retrouver à sa façon les sensations des débuts de la vie, remonter le temps, refaire ce cheminement à l’envers en toute conscience prend des années.

Mais pour la danseuse comme pour l’enfant, les buts se définissent les uns après les autres et chaque stade d’apprentissage se vit comme un accomplissement même s’il reste provisoire.


Narcisse plongé dans l’eau va devoir remonter à la surface, reprendre son air. Après ce plongeon qui ressemble à une petite mort, il va devoir recommencer à vivre, à respirer. Il va devoir renaître.


Ce spectacle n’a pas d’autre message que de rendre hommage à ceux qui reprennent courage et tâchent jour après jour d’atteindre un semblant de sérénité. Le bonheur comme la lune est difficile à décrocher.